Mozart article 02

 

Des souverains encore : le pape le nomme chevalier de l'Eperon d'or. Davantage de musiciens et de musique ; à Bologne, le Padre Martini, érudit illustre, l'initie à la science du vieux style sévère et le fait recevoir membre de l'Académie philharmonique (Mozart a quatorze ans et c'est la dernière haute distinction qu'il recevra de sa vie). Mais, de la vie et de la musique italiennes, il reçoit bien mieux que des leçons de contrepoint : bouffonnerie et travestissement des masques, concision dense et souple, netteté du trait, brio d'une vivacité jamais empâtée ni alourdie, tout cela qu'il portait déjà intimement en lui se libère des docilités de l'enfance. L'Italie l'instruit moins qu'elle ne le révèle à lui-même ; c'est sans doute pour l'éprouver qu'il italianise en Amadeo ou Amadeus le dernier de ses prénoms, Gottlieb (en latin Theophilus). Les œuvres nouvelles correspondent bien à cette découverte : symphonies, musiques de chambre, un premier opéra seria, Mitridate (1770), une réussite formelle de virtuosité vocale, un oratorio, la Betulia liberata (1771, à Salzbourg entre deux voyages), un spectacle de cérémonie, Ascanio in Alba, un autre opéra seria beaucoup plus personnel, Lucio Silla (1772), assez personnel même pour ne recevoir qu'un demi-succès !


Mars 1773 - septembre 1777 : plus d'autre horizon que celui de Salzbourg pour le jeune homme qui avait parcouru l'Europe. Et un horizon rendu plus étouffant par l'avènement d'un nouveau prince-archevêque, Hieronymus Colloredo, despote éclairé, par certains côtés progressiste, mais entiché de la seule musique italienne et décidé à mettre au pas les Mozart père et fils qu'il juge arrogants et par trop vagabonds. A cette oppression nouvelle, Wolfgang répond d'abord par une surabondance créatrice (il est d'ailleurs stimulé par une brève escapade à Vienne, dans l'été 1773, où il réplique par ses six Quatuors viennois aux Quatuors « du Soleil » de Joseph Haydn) : son premier vrai  Concerto pour piano, son premier Quintette à cordes, trois Symphonies, dont la première (K.183) des deux symphonies qu'il écrira en sol mineur, une partition pour le drame de Thamos (qui annonce déjà la Flûte Enchantée) ; gerbe qui marque vraiment le début de la première maturité mozartienne et que caractérisent une accentuation et une mobilité neuves dans l'expression des états de la sensibilité, parfois jusqu'au tragique le plus brutal. Tout Mozart est déjà là (lui dont la légende a voulu faire un oiseau et dont l'élément foncier est beaucoup plus le feu que l'air) avec son dramatisme aigu, son aspiration fiévreuse et son art le plus personnel de combiner les données rythmiques et mélodiques. Une voix qui désormais ne ressemble plus à aucune autre.


C'est l'heure où Goethe écrit son Werther, son Prométhée et sa première version de Faust ; Bürger sa Leonore, Lessing son Emilia Galotti.  C'est l'heure du Sturm und Drang.


Plusieurs ordres de motivation s'y joignent : la montée européenne, à partir de Rousseau, du préromantisme (promotion de l'individu, revendication de la liberté dans la sensibilité, l'imagination et l'originalité, contestation de l'ordre social et de ses conventions) ; la prise de conscience d'un malaise spécifiquement germanique (aspiration à l'unité et à la liberté d'expression dans une nation cloisonnée entre mille petits Etats et mille tyrannies aussi mesquines que locales) ; la situation asphyxiante des musiciens germaniques asservis par leurs employeurs beaucoup plus étroitement que les écrivains ou les peintres, et qui regardent avec envie le prestige qu'ont su conquérir tels de leurs compatriotes expatriés (Haendel, Jean-Chrétien Bach, plus récemment Gluck).


L'affinité personnelle de Mozart avec cette vague de fond se décèle sans peine. « Je crois vous avoir écrit que le petit Mozart est ici, écrivait l'abbé Galiani à Mme d'Epinay en juillet 1770 de Naples, et qu'il est moins miracle, quoiqu'il soit toujours le même miracle ; mais il ne sera jamais qu'un miracle, et puis voilà tout. » Wolfgang n'est plus l'enfant-prodige qui émerveillait le monde par ses prouesses de virtuose surdoué ; devenu jeune homme, il doit se mesurer avec d'autres compositeurs qui savent souvent mieux que lui les trucs et les ruses du métier, les intrigues des coulisses et les tactiques de la séduction. Qu'il ait un génie original de créateur ne le recommande guère auprès des doctes ni des frivoles. Et puis, simplement, il rentre dans le rang des musiciens normaux, et le seul fait qu'il y rentre constitue pour lui un handicap.


Qu'à ce handicap se joigne la claustration du subalterne, est-ce assez pour mener un garçon de dix-sept ans à se demander avec angoisse qui il est ? « A Salzbourg, je ne sais pas qui je suis, je suis tout, et aussi bien parfois rien du tout. Je n'en demande pas tant, je n'en demande pas non plus si peu : être seulement quelque chose. Mais que je sois vraiment quelque chose ! . » Mozart ne peut pas savoir que, dans quelques années à peine, Sieyes formulera la même revendication au nom du tiers-état français ; le rapprochement s'impose pour saisir un arrière-fond social analogue mais il ne peut rendre compte de l'essentiel. Ce qui est premier en Mozart, c'est le sens dramaturgique (exprimé non seulement dans ses opéras mais dans les modulations et  les chromatismes de son œuvre instrumentale), renforcé par une acuité psychologique tour à tour amusée, inquiète ou cruelle (dont témoigne sa correspondance autant que sa musique) : « Il y a telle petite phrase de Mozart que je n'aimerais pas rencontrer la nuit au fond des bois », dira Reynaldo Hahn. Après les déguisements et les masques de Naples ou de Venise, c'est le Sturm und Drang qui achève de la faire naître à lui-même : cette interrogation sur soi-même, cette quête frémissante de l'identité vraie de chaque être, elle ne cessera plus de le hanter, jusqu'à Cosi fan tutte, jusqu'à La flûte enchantée, jusqu'à la réponse qu'il pensera y trouver dans la spiritualité maçonnique ; c'est elle qui fait de Wolfgang Amadeus Mozart le premier en date des génies musicaux de notre modernité mentale.

 

 

A bientôt pour la suite,

Musicalement vôtre,

Laurent URBAIN

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